Depuis Pythagore et sa fameuse gamme, ou Euler et son réseau tonal, les relations entre musique et nombres, et par extension entre musique et informatique, sont une évidence. La transformation numérique touche aussi la musique, et en particulier l’édition musicale.

Les ventes de CD s’écroulent d’années en années au profit du streaming et du téléchargement. De façon plus étonnante, de fortes ressemblances existent entre le processus de développement informatique et la pratique musicale.

Pour l’illustrer, ci-dessous 3 astuces pour réussir vos sprints agiles, inspirées de techniques musicales d’organisation et d’interprétation.

 

#1 Organisez votre équipe comme un orchestre

Le manifeste agile magnifie l’équipe, qui supplante les individualités qui la composent. Constituer une équipe suppose pourtant d’accorder une importance primordiale aux individus. Le scrum master, le product owner, le leader technique, les développeurs fullstack, frontend ou backend, l’ergonome ou consultant UX, auront des personnalités et des motivations très différentes qu’il s’agira de comprendre et de guider. Ils auront aussi des origines sociales différentes qui pourront expliquer leur attitude au sein de l’équipe.

Des études sociologiques réalisées dans des orchestres symphoniques ont montré que des groupes se distinguaient naturellement par leur origine sociale entre les cordes, les bois et les cuivres. Est-ce que de manière analogue, le product owner et le scrum master, équivalents du chef d’orchestre et du premier violon, sont plus fréquemment issus de milieux aisés ou de formations élitistes, écoles d’ingénieurs ou de commerce de groupe A par exemple ? L’informatique est un ascenseur social, et c’est un motif de fierté. C’est aussi un métier de rêve, transformateur du monde. Il attire des talents reconnus, à qui la société offre bien d’autres choix. Le sociologue méticuleux saurait distinguer les catégories des « héritiers » ou des « promus ».

Pour les premiers, issus de classes aisées, la fonction de développeur peut être vécue comme une étape vers une fonction de management ou d’expertise, mais aussi comme un échec si aucune évolution de carrière ne se présente. N’est pas premier violon qui veut. Pour les « promus », occuper un poste d’ingénieur en développement représente une ascension sociale notable et leur motivation sera plus immédiate et durable. En attendant le verdict du sociologue, travaillons pour que le dynamisme et l’ouverture de notre métier favorise la réussite du talent, indépendamment de son origine sociale et culturelle.

Dans un orchestre, le chef d’orchestre doit aussi composer avec cette diversité, entre des violonistes pour qui le jeu en orchestre peut signifier qu’ils ont raté leur carrière de soliste, et des cuivres connus pour leur bonne humeur, rôdée dès leur enfance dans les fanfares.

Pour un chef d’orchestre qui répète avec un orchestre pour la première fois, les premières minutes sont essentielles. Les musiciens détecteront tout de suite si le chef est trop ou pas assez directif, s’il connaît bien la partition qu’il dirige, ou s’il a musicalement vraiment quelque chose à dire. Il en est de même pour un product owner, qui ne fera pas illusion longtemps devant l’équipe de développement s’il ne connaît pas suffisamment le métier, ou s’il se prend pour un tyran à la Toscanini. A l’inverse, regarder Leonard Bernstein diriger avec les yeux sans battre la mesure peut constituer un exemple pour vos cérémonies de sprint planning !

 

 

#2 Animez votre équipe comme un ensemble de musique de chambre

L’orchestre reste malgré tout une structure très hiérarchisée, où il est difficile d’épanouir sa personnalité. Si un violoniste du rang peut selon les concerts se retrouver dans les premiers pupitres et non au fond - à l’exception notable du Philharmonique de Vienne, qui outre son inadmissible résistance à employer des femmes, refuse de changer toute position qui s’acquiert uniquement par concours ou par ancienneté – il n’est pas envisageable de faire jouer le solo de violon de Shéhérazade à un second violon tuttiste.

Pour trouver plus de liberté, il faut se tourner vers la musique de chambre.

A l’image des équipes agiles, les ensembles de musique de chambre ont moins de dix musiciens. Cela leur confère une autre dynamique avec beaucoup plus de souplesse qu’en orchestre. Ils n’ont pas non plus de chef. Le quatuor à cordes, composé de deux violons, d’un alto et d’un violoncelle, est l’archétype d’une équipe agile. Il agit soit en fusion complète où tous les musiciens produisent un corpus sonore homogène, soit en dissociation lorsqu’un de ses membres joue un solo.

Le product owner du quatuor est son premier violon, qui mène l’ensemble et communique le plus directement avec les utilisateurs, c’est-à-dire le public. Le product owner proxy est le second violon, qui fait le lien avec la vraie vie. Moins préoccupé par la virtuosité de traits dans l’aigu, il est plus au contact du reste de l’équipe. Le scrum master est le violoncelliste, qui tient la ligne de basse sans laquelle tout serait désorganisé. L’altiste est le développeur, la cheville ouvrière de l’ensemble.

On l’oublie souvent, voire on ne connaît pas son instrument. Il a beau savoir jouer la java, on l’éclipse. L’altiste partage avec le développeur, surtout en France, le triste privilège de ne pas être reconnu à sa juste valeur. Les blagues sur les altistes font d’ailleurs la joie de tous les musiciens, comme la célèbre annonce : « Quatuor à cordes mondialement connu recherche deux violonistes et un violoncelliste ».

Le mode de fonctionnement des quatuors à cordes est riche d’enseignements. Pendant longtemps ce fut le premier violon qui décidait de tout et menait les répétitions. L’ambiance dans les quatuors à cordes était exécrable au bout de quelques mois. Les anecdotes sont nombreuses de quatuors qui ne communiquaient plus que par écrit, par avocats interposés pour le choix des programmes de concert, et réservaient systématiquement quatre hôtels différents lors des tournées.

La jeune génération des quatuors à cordes est plus agile et préfère que les décisions soient prises par l’équipe et non uniquement par le premier violon. Les daily meetings, en l’occurrence les répétitions quotidiennes, sont menées à tour de rôle par chacun des membres. Des règles sont aussi édictées pour la survie de l’ensemble et constituent un manifeste de comportement agile : on ne critique jamais le mode de jeu d’un collègue, on teste toute proposition avant de l’adopter ou de la rejeter, à chaque répétition d’un mouvement on commence par le jouer en entier avant de travailler les détails, après chaque concert on débriefe à la répétition suivante dans une logique d’amélioration continue, etc.

Même dans une équipe de taille réduite, on adapte donc son comportement au groupe, en mettant de côté ses réflexes de soliste. De façon symptomatique, on accorde son instrument différemment en quatuor à cordes qu’en soliste, en serrant les quintes, pour tenter de réduire le drame de tout musicien, qui est issu du fait que 12 quintes successives ne font pas exactement 7 octaves. Tout cela parce que Pythagore n’a jamais réussi à faire en sorte que 3/2 puissance 12 soit égal à 2 à la puissance 7.

A l’instar des méthodes agiles qui prônent les standup meetings, il est drôle de constater que de plus en plus de quatuors à cordes jouent désormais debout, hormis le violoncelliste bien sûr, que la pique de son instrument condamne à rester assis.

Pour le passage à l’échelle des équipes agiles, les musiciens ont inventé le concept d’orchestre de chambre. Dans ce cas de figure, le mode de fonctionnement idéal n’a pas encore été trouvé. Certains ensembles ont un chef, d’autres non, en fonction parfois des œuvres jouées. Certains ont uniquement des cordes comme membres permanents, d’autres aussi des vents. Bref, le passage à l’échelle n’est pas simple.

 

#3 Concevez votre sprint review comme un concert

Pour réussir vos sprint reviews, pensez aux bonne pratiques que les musiciens appliquent pour réussir leurs concerts.

Une démonstration réussie doit être répétée au préalable, et non improvisée. Même les musiciens de jazz répètent avant de se produire sur scène.

Soignez le début et la fin. Ce seront, comme dans un concert, les moments que votre auditoire retiendra le plus. Si l’on connaît si bien la 5ème symphonie de Beethoven, c’est parce que son début est extraordinaire. Si beaucoup d’orchestres rechignent à programmer la 3ème symphonie de Brahms, dont Serge Gainsbourg a repris le célèbre 3ème mouvement dans la chanson Baby Alone In Babylone, c’est parce que la fin de la symphonie n’est pas du tout impressionnante et se termine tout doucement sans impressionner le public.

Variez dans l’équipe les personnes qui déroulent la démonstration. Ce sera un meilleur facteur de motivation et d’implication. Le Philharmonique de Berlin a trois violons solos, qui alternent à tour de rôle leur position au premier pupitre de l’orchestre. Le quatuor Emerson permute aussi ses deux violons selon les œuvres jouées.

Pour vaincre le trac, pensez à respirer profondément et lentement, et à être bien assis, en contact avec le sol par vos deux pieds sans croiser les jambes. Un musicien qui joue assis les jambes croisées est souvent un musicien amateur. Vous pouvez aussi en dernier recours penser à l’astuce d’Anthea Kreston, second violon du quatuor Artemis. Pour surmonter son trac, outre le fait de se dire qu’il y aura des anomalies ponctuelles et qu’on l’accepte car c’est la performance d’ensemble qui compte, elle conseille de croquer une carotte ou un bretzel avant d’entrer sur scène. Quand votre langue sera occupée à enlever le morceau d’aliment coincé entre vos dents, vous ne penserez plus à avoir peur.

Aux gens qui se vanteraient, contrairement à vous, de ne pas avoir du trac avant une sprint review, dites-leur ce que les musiciens répondent dans ce cas : « Ce n’est pas grave, cela viendra quand tu auras du talent ! »

 

Références

Leonard Bernstein dirigeant le final de symphonie n°88 de Haydn

https://www.youtube.com/watch?v=kke4SyaP25c

 

Le blog d’Anthea Kreston, second violon du quatuor Artemis

http://slippedisc.com/2018/06/when-stage-anxiety-creeps-up-from-behind/

 

Jean-Pierre Digard, « Bernard Lehmann, L’Orchestre dans tous ses éclats. Ethnographie des formations symphoniques » http://journals.openedition.org/lhomme/18953

 

Toscanini de bonne humeur

https://www.youtube.com/watch?v=tg5GPaUJ3aw

https://www.youtube.com/watch?v=e89cjFuxhwk

 

Shéhérazade de Rimsky-Korsakov par le Philharmonique de Vienne dirigé par Valery Gergiev

https://www.youtube.com/watch?v=SQNymNaTr-Y

 

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